"Mais Kes'vous voulez, ptain?" geint le jeune dealer, se relevant péniblement, le dos contre le socle de la statue.
La sirène représentée était saisissante de réalisme avec sa queue de poisson qui s'enroulait autour du sommet du piédestal rocheux sur lequel elle semblait posée, ses cheveux flottant dans une
bourrasque immobilisé par les ciseaux de l'artiste.
Ambre se dit qu'il était étonnant qu'une telle oeuvre d'art se trouvait perdue sur une si petite place au milieu d'une zone industrielle de la ville. De plus, la construction de nouveaux
entrepots avait dévié la majeure partie de la circulation par de plus grands axes, réduisant encore les admirateurs potentiels et attirant ainsi la racaille comme ce gamin : Martino.
Heian se dit qu'il était dommage que ces abrutis d'artistes ressentent toujours le besoin de cacher les plus beaux attributs d'une femme par une mèche de cheveux bien malvenue...
"On veut juste que tu nous donne quelque infos, gamin!" dit Moleeni d'un ton enjoué, aidant l'adolescent à se relever du coup que lui avait décoché Quiloe avant même d'engager la
conversation. Cadsuane la retenait maintenant en arrière, laissant les autres mener l'interrogatoire.
"Chuis pas une balance, bande de trouducs! Rien à foutre, moi!" cracha Martino en se secouant de l'étreinte de Moleeni.
"Ho, il m'énerve déjà" grogna Ambre en s'approchant. "Ecoute petit, on a juste besoin de quelques informations sur ton ancien business. Si tu répond bien, tu t'en sortiras bien,
sinon, on va te laisser au prise de notre pote là derrière." continua t'elle en désignant Heian qui fit mine de rugir. "Il n'est pas très futé mais il tape très fort et tu finiras par nous
dire ce qu'on veut savoir..."
Heian arrêta ses mimiques et se renfrogna en fixant Ambre méchamment du regard.
"Ou sinon," enchaina Moleeni, "je pourrais aussi te faire parler en te collant ma main sur la gueule!"
Martino partit d'un éclat de rire qui mourru dans sa gorge quand une petite boule enflammée se matérialisa dans la main du mage.
"Et Kes vous voulez savoir?"
"Le skooma, d'où le recevais-tu?"
"Mais c'est fini, le skooma, ptain, y'en a plus, nos fournisseurs ont dégagé! C'est le Kayu maintenant..."
"Oui, on sait mais d'où le recevais-tu?" enchaina Ambre.
"D'un îlien, zyva, j'allais l'voir au port quand j'étais à sec..."
"hmm, et Magnus, ça te dit quelque chose?" demanda Ambre.
"Nan, connais pas" répondit nonchalament le dealer. "Nan, ptain, chais pas, j'vous dis!!" s'écria t'il quand Moleeni rapprocha suffisemment sa main de son visage pour qu'il sente la
chaleur du feu.
"Ok, ça va!" lui dit le mage en écartant un peu sa main. "Est-ce que t'avais des clients nobles, peut être?"
"Ouais, et alors? Y s'appelle pas Magnus.."
"Et comment s'appelle ce brave homme?" continua le mage
"Chuis pas une balance, connard..."
Moleeni sourit.
Dix minutes plus tard, les compagnons marchaient le long de l'avenue de Selune qui traversait tout le quartier noble en remontant du pont de Selune jusqu'à la porte du levant. Toute cette avenue
était longée par de gigantesques manoirs en pierre, des hôtels de luxe remplaçaient les auberges des quartiers moins huppés et la garde était présente à chaque coin de rue, surveillant de
près l'incessant ballet de caravanes qui montait et descendait du port, se dirigeant vers d'autres villes à l'intérieur des terres. Des dizaines de mendiants venant des quartiers suspendus
venaient quémander la pitié de nobles, assis le long des batiments sur de vieilles couvertures.
"Je pense que t'aurais pu éviter de faire ça..." lança Cadsuane à Moleeni.
"Bah, il s'en remettra, c'est pas pour quelques cheveux roussis qu'il va mourir..." répondit le mage, toujours souriant, "Et on a même eu plus d'infos qu'on en voulait: le noble
Bonard et ce Roger qui vit sous la grande pierre..."
"Et de toute façon, ce petit con méritait bien ça, rien que sa façon de causer me les brisait menues..." enchaîna Heian.
Cadsuane ne les relança pas, admettant que le jeune dealer méritait tout de même bien une bonne leçon...
"Bon, ce bonard est censé être un voisin de Zerdak qui habite dans cette énorme manoir qui fait le coin là bas" dit Ambre en pointant une splendide demeure à colonnade entourée d'un
haut mur d'enceinte.
"Ha, j'ai peur que le Bonar ne soit pas fort disponible..." dit Cadsuane en ralentissant le pas...
Plusieurs gardes montaient la garde devant la porte grand ouverte d'un manoir dont le toit était en rénovation. Aucun ouvrier ne travaillait en ce moment. De nombreux badeaux tentaient de se
rapprocher suffisemment du perron pour avoir une bonne vue à l'intérieur...
"Les gardes ne nous laisserons pas passer." Dit Quiloe, "Attendons que les badeaux se soient dispersés, on pourra plus facilement les convaincre..."
Tous furent d'accord d'attendre un peu. Deux heures plus tard, à part quelques curieux qui ralentissaient le pas, tous les curieux étaient retournés à leurs occupations, déçus de ne pas avoir
aperçu au moins une coulée de sang. Le petit groupe se rapprocha alors des deux gardes restants. Se faisant passer pour une membre de la famille du défunt, Ambre les persuada de la laisser entrer
dans la résidence en compagnie de ses amis.
"Le détective est déjà à l'intérieur!" lui lança le garde.
Surprise de la présence d'un détective, Ambre préféra ne pas relever et remercia le garde. A l'intérieur, sur les informations du garde, ils montèrent jusqu'au dernier étage où le cadavre de
Bonard avait été trouvé, pendu à une poutre.
Au premier étage, ils trouvèrent le détective. Celui-ci était occupé à fouiller les tiroirs d'un petit secrétaire. Ses yeux étaient tellement cernés qu'ils semblaient prendre la moitié de son
vieux visage ridé. Il portait une grande cape défraichie sur laquelle tombaient ses cheveux blancs mi-longs...
"Puis-je savoir ce que vous faites?" demanda Moleeni dans le dos du détective qui ne les avait pas encore remarqués.
Ce dernier sursauta et se retourna d'un air coupable avant de se reprendre.
"He bien... Je pourrais vous retourner la question! Qui donc êtes-vous?" dit-il en s'avançant vers eux d'un air autoritaire.
Moleeni ne se démonta pas et fit face à son interlocuteur:
"Nous accompagnons mademoiselle ici présente de la famille de la victime!" dit il en désignant Ambre.
"Haa, mademoiselle, une bien triste nouvelle, je dirais! Je suis vraiment désolé de la perte que..."
"Oui, oui, merci!" le coupa Ambre, peu d'humeur à jouer cette comédie trop longtemps. "Montrez-nous plutôt le cadavre!"
Sans plus de discussions, le détective les mena à travers les couloirs de la maison, cherchant visiblement son chemin.
"Je croyais le cadavre au dernier étage, détective..." fit remarquer Cadsuane alors qu'ils passaient devant l'escalier pour la deuxième fois.
"Heuu, oui, évidemment!" hésita l'homme. "On s'y perd dans ces grandes demeures, n'est-ce pas?"
Il emprunta alors l'escalier où le petit groupe le suivit.
"Comment avez-vous dit que vous vous appeliez déjà?" demanda Ambre alors qu'ils débouchaient enfin au dernier étage.
"Derrick! Je suis l'inspecteur Derrick! J'appartient à la guilde très renommée des détectives"
"J'ignorais qu'il y avait une guilde des détectives à Emerylonn..." ft remarquer Moleeni.
"Moi aussi..." murmura Quiloe, pourtant native de la cité.
"Haa mes bons amis, la guilde est pourtant fameuse en grande partie grâce à moi! Je suis en effet le plus grand détective de toute la ville! Rien ne m'échappe! Les nobles s'arrachent
mes services quand il s'agit de retrouver un objet volé, un membre de la famille disparut ou que sais-je d'autre..."
"Pourtant, vous venez de nous faire passer devant la pièce où se trouve le cadavre, "messire" détective..." glissa Cadsuane d'un air un peu absent en s'arrêtant devant l'encadrure
d'une porte d'où on voyait pendre un cadavre qui tournait doucement au bout de sa corde attachée à une poutre du plafond...
Tous entrèrent dans la pièce, faisant peu attention aux explications du détective. Celui-ci leur affirmait avoir rapidement opté pour la thèse du suicide grâce à une série d'indices
intelligemment découverts. Curieusement, la corde venait en première ligne et les nombreux autres ne valaient pas la peine d'être énoncés.
"Vous avez vu ses yeux?" demanda Quiloe en désignant le visage tordu de souffrance du cadavre.
Ses yeux ouverts étaient presque entièrement noirs et des trainées grisâtres apparemment laissées par des larmes sillonaient ses joues.
"Comme ta mère, ouais!" répondit Heian, de manière fort délicate.
Cadsuane le fusilla du regard mais ne dit rien.
"Si vous n'avez plus besoin de moi, je vais m'en aller, je crois! J'ai une enquête à poursuivre!" dit Derrick en se dirigeant vers la porte.
"Quelle enquête, inspecteur?" demanda Ambre. "Je croyais que l'affaire était résolue : c'est un suicide!"
"Heuu, oui mais. Il faut réunir des preuves et des documents et de nombreuses choses essentielles pour l'enquête sans parler du paiement!"
"Le paiement?" demanda Moleeni, d'un ton amusé.
"Oui, vous comprenez bien que ce genre de travail demande de nombreuses démarches, du temps et... Et la guilde demande une quote part énorme sur mon travail, je dois nourrir une
famille, vous savez."
"Et à combien s'élèvent vos honoraires, cher ami?" demanda le mage "Car j'imagine que ce sera à la famille de payer, en l'occurence, notre compagne ici présente..."
"En voilà assez!" explosa Cadsuane. "Vous n'êtes qu'un escroc, Derrick! Vous profitez du malheur des autres pour vous introduire chez eux et vider leurs tiroirs! Et qui plus est, vous
cherchez à vous faire payer pour les escroquer une deuxième fois! Sortez d'ici immédiatement avant que je n'appelle la garde! Ils vous feront croupir en prison, à la place que vous devriez
occuper!"
"Mais enfin, du calme mademoiselle, je ne fais que mon travail! Et vous comprendrez que..."
"Je crois que la petite demoiselle à raison, messire." coupa Moleni. "Gardez ce que vous avez dans les poches et disparaissez! Vous pourriez nous attirer des ennuis que nous ne
voulons pas avoir..."
"Bien que je ne comprenne pas de quoi vous voulez parler..." commença le vieil homme
"Foutez le camp!" Ordonna Quiloe en se campant devant lui d'un air menaçant, les poings serrés.
Derrick dévisagea ses interlocuteurs et, prenant un air aussi digne que possible, sortit de la pièce sans dire un mot.
"Bon vent!" dit Quiloe en se retournant vers ses nouveaux amis.
"Je déteste ce genre de personne!" grogna Cadsuane.
"Oui, on a cru comprendre ça..." répondit Moleeni.
"Et toi, appelle moi encore une seule fois 'la petite' et ça va mal tourner!" menaça l'halfelin.
"Et qu'est ce que tu vas faire? Me donner un coup de tête dans le genou?"
Heian éclata de rire et les autres ne purent s'empecher de sourire à cette petite vanne. Cadsuane, habituée à ce genre d'humour, ne s'en formalisa pas plus que cela.
"Bon, notre gaillard était clairement un consommateur de skooma..." dit Ambre, se retournant de nouveau vers le cadavre.
"Il sent la merde, comme les espèces de zombies qu'on a dégommé dans la rue..." dit Heian qui tournait dans la pièce, se dirigeant vers une petite échelle.
"Et comme le skooma!" continua Ambre.
"Bon, donc, on pourrait en déduire, d'après ce que ta mère nous as dit, Quiloe" dit Moleeni, "que cette drogue causait une grande dépendance. Le manque cause alors une période de
déprime intense comme ce qu'on eut ta mère et surement mon oncle. Sans réapprovisionnement, ça pousse le drogué jusqu'au suicide. De nouveau, comme ta mère ou ce pauvre Bonard au plafond."
Quiloe ne répondit pas, abattue par la mention répétée de la mort de sa mère...
"Mais les zombies dans tout ça?" demanda Cadsuane tandis qu'Heian grimpait les échelons de l'échelle et ouvrait la trappe dans le plafond.
"Ca doit paraitre dingue mais..."
"He, venez voir ça!" s'écria Heian, les jambes encore sur l'échelle.
Tous se précipitèrent pour le re joindre. En haut de l'échelle, ils débouchèrent sous le toit du manoir qui semblait avoir été coupé en deux, si bien que la moitié du grenier était entièrement
dépourvue de toiture alors qu'eux se trouvaient sous la deuxième moitié. Partout, des poutres et des outils trainaient. Bonard semblait apparemment occupé à se construire une terrasse ou un
nouvel étage à son manoir avant de décider qu'il serait plus amusant de jouer à la balancoire dans son grenier...
"On voit super bien la ville d'ici!" s'exclama Heian.
"Très romantique, abruti!" répondit Ambre. "Ne vous montrez pas trop. Je vous rappelle que je ne suis pas réellement de la famille de ce gars!"
"Et c'était quoi ta théorie pour ce qui est des zombies?" demanda Quiloe à Moleeni.
"Bah, c'est surement juste une connerie, même si ça expliquerait ce que ta mère m'a dit avant de sauter" répondit le mage sans aucun tact.
"Oui, ben dis-nous, on verra bien!" dit Cadsuane, admirant la vue qui était au moins aussi belle d'ici qu'elle ne l'était du haut des toits qu'elle avait passé son enfance à arpenter.
"Et bien... je suppose que, si la dépression ne les tue pas... les drogués finissent comme ça..."
Même Heian se tourna vers lui, son sourire pour un temps disparu de son visage.